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IVG et GPA, même combat ?

Retranscription de l'épisode 6 du podcast La mère invisible

par pauline.arrighi@gmail.com

« La GPA s’inscrit, similairement à l’IVG, dans la défense du principe de la libre disposition de son corps et valorise une parenté fondée sur l’engagement »

C’est ce qu’affirme Génération Libre, un think tank libéral qui se décrit sur la page d’accueil de son site web comme « un think-tank indépendant qui vise à promouvoir les libertés. Toutes les libertés.

 

Pour le droit à l’avortement, oui on peut le dire

 

On peut parler « libre disposition de son corps » dans le cas de l’avortement : une femme, ou une jeune fille, subit une fécondation qu’elle n’a pas désirée. Elle a le choix entre : ne pas agir et laisser un enfant se développer en elle, puis accoucher et être responsable de cet enfant, ou bien l’abandonner en accouchant sous X. Ou bien elle peut choisir de mettre fin à cette grossesse en avortant.

Cette femme fait un choix qui concerne sa vie, son corps et son éventuelle responsabilité de mère. Il est en effet fondamental que les femmes ne soient pas forcées à devenir mère si elles ne le désirent pas, ou si elles ne se sentent pas prêtes.

Sans même prendre en considération les risques liés à un avortement clandestin, il est impératif que les filles et les femmes ne subissent pas l’épreuve de la grossesse et de l’accouchement contre leur gré, puis l’épreuve terrible de devoir accoucher sous X et donc abandonner celui ou celle qui est, pendant la grossesse, est devenu son enfant.

Nous savons, grâce à des chiffres de 2012, que le risque de mortalité lors d’un accouchement est 14 fois plus élevé que le risque de mortalité lié à un avortement[1].

 

« Libre disposition de son corps », dans le cas d’une GPA ?

 

Comme son nom l’indique, la GPA est « pour autrui » – la candidate mère porteuse ne fait pas un choix pour elle-même, qui ne concerne qu’elle-même (et dans une moindre mesure, ses éventuels conjoint et autres enfants) : elle se met à la disposition d’un autre couple.

Elle s’engage à donner une partie de sa vie organique et psychique, à prendre des risques pour sa santé et même pour sa vie, à peut-être sacrifier sa fertilité future : pour d’autres personnes.

Ce sont d’autres personnes qui bénéficient du choix de cette femme de devenir mère porteuse, ces bénéficiaires sont donc tentés d’exercer une pression sur elle, voire de la contraindre à porter et mettre au monde leur enfant.

Une mère porteuse n’est pas, contrairement à une femme qui avorte, seule face à un choix qui ne concerne qu’elle-même.

Un autre élément important rend complètement inadéquat un parallèle entre le droit à l’avortement et un éventuel droit à devenir mère porteuse.

La mère porteuse signe un contrat qui la prive de certains droits élémentaires sur son propre corps :

  • son dossier médical est mis à la disposition des parents d’intentions – qu’on peut clairement appeler des clients, ils paient pour ce service ;
  • en cas de maladie ou malformation de l’embryon, ce sont les clients qui décident si la mère porteuse doit avorter ou non – et bien sûr, elle doit poursuivre la grossesse à terme dès lors qu’elle s’est engagée à être mère porteuse.

La GPA prive donc les femmes du droit à l’avortement, en plus de les priver du droit au secret médical. En fonction des législations, la GPA impliquent plus ou moins d’autres violations de ses droits. Nous avons vu avec Ghislaine Gendron[2]que les mères porteuses états-uniennes et canadiennes n’ont pas le droit de quitter le territoire où elles vivent pendant la durée de leur grossesse. Même leurs relations sexuelles sont contrôlées, et bien sûr leur alimentation, elles doivent se plier à toute une série d’interdit imposées par les clients qui paient pour obtenir un enfant en bonne santé.

La sociologue Ana-Luna Stoicea-Deram (qui a co-dirigé l’ouvrage Ventres à louer. Une critique féministe de la GPA avec Marie-Josèphe Devillers) – me disait très justement lors d’une discussion informelle :

« Avec la GPA, on accepte l’idée qu’une femme puisse être enceinte sans l’avoir désiré, en se détachant psychiquement de sa propre grossesse et de l’enfant qui grandit en elle et qu’elle met au monde.

Si ce détachement psychique devient normal, sur quelle base défendre le droit à l’avortement ? Comment défendre le fait qu’il est gravissime d’obliger une femme à poursuivre une grossesse jusqu’à son terme ? »

Aussi, si je suis infertile, ou si je préfère débourser 20.000 euros plutôt que de subir une grossesse et un accouchement… et si, par ailleurs, je connais une jeune fille qui veut avorter… c’est sûr que je serai tentée de lui proposer une transaction. Et ce sera légal. Légal, et moral, puisque la légalisation la GPA bouleverse la définition de la maternité et repousse les limites de l’utilisation du corps des femmes.

« Le fait qu’une femme ne porte pas en elle un être vivant comme on transporte un paquet ne signifie pas qu’elle soit incapable de s’en séparer, par exemple dans le cas d’un avortement.

C’est au contraire parce qu’une grossesse est pour elle trop lourde de sens, d’intimité et de responsabilité qu’une femme est parfois incapable de s’engager dans cette voie. L’avortement est la possibilité de ne pas entrer dans la maternité, ce n’est pas le droit d’abandonner son enfant. »

Sylviane Agacinski, Corps en miettes Flammarion 2009

 

Maternité pour autrui et droit à l’avortement dans le monde

 

En Ukraine, plaque tournante internationale de la GPA, la pratique est légale depuis 2002, et l’IVG aussi. Ce n’est pas directement lié à notre sujet, mais je tiens à rappeler que les Ukrainiennes qui ont fui leur pays après l’invasion russe, parfois victimes de viols de guerre, et se sont réfugiées en Pologne, arrivent dans un pays ou l’IVG est interdite.

Voyons ce qu’il en est dans les pays d’Europe où une GPA dite « non commerciale » est autorisée.

Au Portugal, la GPA est légale depuis 2021, et l’IVG est autorisée depuis 2007 seulement. Au Royaume-Uni, pays pionnier, la GPA légale depuis 1985… et les Nord Irlandaises sont autorisées à avorter seulement depuis 2020 ! En Irlande également, il n’y a aucune interdiction de la GPA, et l’IVG n’est autorisée que depuis 2018. Avant 2018 en Irlande, il était tout à fait possible de payer une femme pour la séparer de son enfant à la naissance, mais elles n’avaient pas le droit d’avorter.

Le cas de la Géorgie est frappant. Une fois n’est pas coutume, je vais citer le magazine féminin Biba, qui titrait en décembre 2022 : « Cette jeune femme russe est la maman de 22 enfants à seulement 24 ans ! »[3]. En effet Kristina Ozturk, l’épouse d’un multi-millionnaire géorgien, s’est fait faire par GPA un bébé par mois pendant 2 ans. En 2020, Kristina avait chez elle 22 enfants de moins de 2 ans, avec bien sûr toute une armada de baby-sitters. Pourquoi pas ? C’est légal. Depuis 1997 et jusqu’à cette année, il n’y avait aucune restriction au droit à la GPA en Géorgie. Tout est permis, et les mères porteuses gagnent 3 fois le salaire moyen.

L’IVG n’y est pas formellement interdite, mais elle est difficile d’accès. Le prix des avortements est élevé, le gouvernement refuse toute aide de l’Etat pour les femmes qui ont des difficultés financières. Tous les médecins ne pratiquent pas d’IVG, loin de là. Dans certaines régions, il est concrètement impossible d’avorter.Les femmes ne savent pas où aller, aucune information n’est disponible. En Géorgie, il est interdit de faire de la publicité pour l’avortement, et par publicité, souvent on entend : une information neutre sur l’IVG[4].

En Amérique latine, il n’y a aucune interdiction d’avoir recours à une mère porteuse.

Au Chili, l’IVG a été dépénalisée en 2017 en cas de risque pour la vie de la femme enceinte, de non-viabilité du fœtus et de viol. Le jour de la dépénalisation, certes partielle, de l’avortement, l’ancienne Présidente Michelle Bachelet a déclaré sur twitter :

 

 « Aujourd’hui, nous, les femmes, avons récupéré un droit essentiel que nous n’aurions jamais dû perdre : celui de prendre des décisions lorsque nous vivons des moments de douleur.»

 

En Argentine, l’IVG a été dépénalisée en décembre 2020… Et au Mexique, destination régulièrement conseillée sur les groupes Facebook d’entraide pour les Français qui veulent avoir recours à une mère porteuse : l’IVG a été dépénalisée le jour même où j’ai écrit cet épisode. Le 6 septembre 2023.

L’importance vitale du droit à l’IVG n’implique certainement pas que des hommes devraient avoir le droit de payer une femme pour qu’elle abandonne ses droits parentaux.

Bien au contraire, c’est parce qu’une grossesse subie peut-être une torture physique et psychique, que l’intégrité des femmes doit être protégée des lois du marché, ce qui est une autre façon de dire : la loi du plus fort.

 

Retranscription de l’épisode 6 du podcast La mère invisible

 


[1] https://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/detecteur-rumeurs/2022/02/22/quatre-mythes-avortement-sante-femmes

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/22270271/

[2] voir les épisodes 4 et 5 de La mère invisible 

[3] https://www.bibamagazine.fr/insolite/cette-jeune-femme-russe-est-la-maman-de-22-enfants-a-seulement-24-ans-273584.html

[4] https://jam-news.net/why-are-georgian-women-seeking-out-illegal-abortions/

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